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Le 5 Septembre 2017
 

Laissez -les rêver!

D'après une interview d'Etty Buzyn, psychanalyste, auteur de « Papa, maman, laissez-moi le temps de rêver »


Les enfants ont tous besoin de rêver. Mais dans une société où chacun affirme que l'oisiveté est mère de tous les vices, un enfant inactif est, du point de vue des adultes, un enfant qui perd son temps.
On exige beaucoup des enfants dès les premiers mois de leur vie. Le bébé est certes une personne, mais pas une grande personne !

Après le « bébé tube digestif » des années 50 et le « bébé roi » des années 70, on est finalement arrivé, dans les années 80, à l'ère de l'enfant ultra performant. A la crèche, les parents veulent savoir quel va être le programme de la journée dès les 3 mois de l'enfant ! Quand les enfants rentrent le soir de l'école maternelle, ils leur demandent de quelle façon la journée a été occupée. On fait tout pour qu'ils prennent de l'avance et acquièrent des compétences multiples pour la course à la réussite future. On attend en permanence qu'ils se surpassent !


Certains enfants ont un emploi du temps de ministre, plus chargé que celui des parents ! Chaque moment de leur vie est rempli, productif, rentabilisé. Il faut, à chaque instant, faire quelques choses d'utile qui soit un apport, un progrès ; on est dans l'efficacité à 100%. C'est un véritable gavage !

Certes, les parents sont animés par le désir de bien faire, mais il faudrait aussi tout simplement qu'ils se souviennent de l'enfant qu'ils ont été. Sans doute n'avaient-ils pas autant d'activités programmées, ce n'est pas pour autant qu'ils s'ennuyaient. En imposant un apprentissage constant, les éducateurs gâchent les potentialités originales, ils fabriquent des adultes stéréotypés et souvent peu créatifs. Il faut laisser les enfants « ne rien faire » pour le simple plaisir de perdre leur temps. Rêvasser en écoutant de la musique, par exemple, sert à se ressourcer. Comment peuvent-ils avoir l'idée d'improviser des jeux, se mettre à dessiner, se déguiser en princesse, en roi, en fée...si leur mercredi entier est programmé ? Plus on joue, plus on rêve et plus on devient fort. L'imaginaire est une protection. C'est comme un gros édredon qui rassure et amortit la violence du monde extérieur. La rêverie est un vagabondage de l'esprit qui permet de rejouer tout un tas de scènes sans risque. Combien de conflits se sont réglés ainsi ! Dans l'inactivité, les choses se décantent, on prend du recul. Quand l'enfant se trouve seul, il ne peut plus esquiver ces émotions, il se familiarise avec l'introspection. Tout le monde a fait l'expérience de ces phases entre veille et sommeil où des idées originales, sortes d'évidence inexprimées, s'imposent brusquement. Le problème, c'est que les moments d'inactivité sont mal vus parce qu'ils ne produisent rien. Pourtant, quand on est inactif, on est complètement concentré sur le monde extérieur qu'on laisse entrer en soi, on n'est pas en train de faire, on est en train d'être ! Einstein, par exemple, était un grand paresseux.
Cependant, il ne faut pas laisser les enfants traîner toute la journée sans but. Ce serait une façon de les abandonner. Je dis simplement que les phases d'activité doivent alterner avec des phases de repos pendant lesquelles l'enfant s'échappe au contrôle des adultes. Il faut néanmoins savoir rester attentif, susciter et relancer leur curiosité. Quand un enfant ne supporte pas de ne rien faire, c'est à lui de trouver tout seul une occupation. En répondant trop vite à sa plainte, vous étouffez son indépendance de pensée et son initiative.
C'est en cherchant à meubler l'ennui qu'il développe sa créativité, qu'il innove, qu'il réfléchit pour trouver des solutions. Le laisser de temps en temps face à son ennui forge son aptitude à tolérer ses frustrations et à ne pas tout attendre de l'extérieur. Une fois de plus, il ne s'agit pas non plus de le laisser tout seul tout l'après-midi dans son coin à ne rien faire. Il faut simplement lui tendre des perches en le mettant sur une piste d'activité : « Et si tu allais fouiller dans ta caisse à jouets ? Tu n'aurais pas envie de cuisiner un gâteau pour le goûter ? Tu pourrais lire et réfléchir à la façon dont continue l'histoire... ». Le but est de la rendre actif, et non passif. En fabriquant ses propres jeux, ses propres règles qui ne seront pas les mêmes que celles de son voisin, il crée. Seul le jeu libre permet cet épanouissement. Certes, l'enfant peut créer des histoires en dessinant ou en s'amusant à modeler des personnages. Mais, d'une façon générale, plus le jouet dont il dispose est « brut », plus il a besoin d'imagination pour lui donner vie. En effet, ce qui fait la richesse d'un jeu, c'est ce que l'enfant peut y ajouter de lui-même. Le rêve est un moyen de se dégager de l'emprise de l'adulte, un espace de liberté où l'enfant peut se retirer quand la réalité lui devient un peu trop pesante. Les adultes sentent que les enfants qui sont dans la lune leur échappent, c'est certainement ce qu'ils ont du mal à accepter.

Maintenant, quand je dis qu'ils ont besoin de moments d'évasion, ce sont bien des moments ponctuels, des respirations au milieu d'une activité normale. Un enfant qui se replie dans son monde intérieur en permanence et qui ne communique pas, quelque soit son âge, est en détresse, il fait s'en inquiéter.